vendredi 12 août 2016

L’été à Gaza




Ziad Medoukh



L’été à Gaza n’est pas l’été d’ailleurs,
C’est un été très particulier
Un été merveilleux où surnage une beauté
Qui transperce les yeux
Un été lumineux, un été vivant
Un été ensoleillé aux nuits tranquilles
Un été plein d’espoir,
Un été doux fleurit aux rayons de chaque heure.


Mais c’est un été passionné, passionnant et bouleversé
Qui apparaît, dans le sang et la patience,
Un été que même la poésie la plus colorée 
Et le grondement des textes écrits
Ne pourraient décrire,
Un été sans vacances pour les enfermés.


En été, à Gaza,
A l’horizon sans nuages et dans le ciel
L’ombre chuchote.
En été, à Gaza,
Le soleil est ardent.
Il est magnifique l’été à Gaza !
Les arbres fruitiers sont couronnés de mille fleurs
Le figuier, le raisiné, et le dattier donnent vite des fruits


A Gaza, l’été semble s’éterniser
Les soirées sont trop longues
Sans lumières, sans électricité.
Seules les étoiles tentent de briser l’obscurité
De ce morceau de terre oublié
Soumis aux atroces mesures d’une occupation
Qui aime les ténèbres et déteste la clarté.


Un occupant aveugle qui ne sait pas que
Meurt chaque jour
Celui qui brise les rêves d’un enfant innocent,
Celui qui assassine les espoirs.
L’oppresseur, il n’est pas besoin de le combattre,
Ni de l’abattre,
Il se détruit lui-même.


L’été à Gaza serait l’occasion rêvée
De mettre fin à l’assassinat du ciel,
De mettre fin au vrombissement des avions,
Ces engins qui sèment la terreur et la mort
Ces machines qui éparpillent dans le ciel
Les cadavres d’oiseaux,
Et les cerfs-volants n’y peuvent plus danser.


En été, les familles de Gaza s’activent.
C’est la saison des mariages.
La plage est comble
Et l’on boit le thé aux multiples arômes.
En cet été de Palestine qui vit de l’espérance,
Les fleurs s’ouvrent,
Un dolmen s’érige
Pour nourrir les esprits troublés.



Gaza la prisonnière, comme l’oiseau en cage,
Se souvient d’un autre été, un sombre été,
Un été meurtrier,
C’était en 2014 !
Quand la guerre a commencé,
C’était le début de l’été !
Mais la guerre ignore les saisons.


Un refrain de tragédie,
Le lancement d’une dévastation de cinquante jours,
Une guerre qui a duré longtemps, longtemps
Jusqu’à ce que l’été commence à donner des signes de faiblesse
Quand l’occupant commence l’œuvre macabre
De sa folie meurtrière.
Les combats faisaient rage,
Les bombes illuminaient le ciel
Et les missiles s’enfonçaient dans les champs
Où l’on n’entendait que le ressac des vagues
Tandis qu un petit vent faisait danser la lune douce.


Tout est détruit, brûlé, saccagé, même les pierres.
L’interminable spoliation d’un peuple commence.
Une terreur sans nom s’impose.
Un champ de ruines effroyable et des cœurs endeuillés
Les morts et les blessés s’accumulent,
Les destructions se multiplient…
C'est la mise en scène d’une exécution,
D’un pilonnage qui a pour but d’attiser la défiance et la haine.
Dans notre ciel aux étoiles fauves,
L’escalade est ainsi imposée dans l’horreur,
La paix est ainsi tristement amputée,
Ainsi, les massacres passent et se ressemblent,
Une mort rapide qui a remplacé la mort lente du blocus étouffant !



Des images effroyables
Gravées dans les mémoires pour toujours
L’horreur!
Nous étions là, impuissants devant la cruauté,
Devant la barbarie, devant l’inhumanité,
Avec la seule force de l’espoir
Qui n’empêchait pas, hélas!
Les immeubles de s’écrouler 
Et les innocents de souffrir dans leur chair
D’enterrés vivants
Sous le glaive de feu et de sang.


Lors de ce dramatique été
Une nappe de brouillard s’étendait
Sur le nord de Gaza
Et le vent soufflait vers le sud,
Quand une pluie de feu s’abattit sur la ville,
Rayant de la carte un quartier nommé Chijaya.
La peur étreignait le cœur de nos enfants.


En chaque début d’été,
Confronté à sa réalité de prisonnier
Et à ses souvenirs douloureux
Chaque palestinien de Gaza s’interroge :
Quand aurons-nous un été comme les autres étés ?
Quand retrouvons-nous la liberté ?
Quand retrouvons-nous la paix ?
Quand ? Quand ?........


lundi 1 août 2016

CHRONIQUES BRÉSILIENNES 3ème semaine


Exit Recife. 
Après trois heures de vol via Teresina, la capitale de l’État du Piauí, arrivée dans celle du Maranhão. Il est deux heures du matin. Personne ne m'attend à l'aéroport car il est trop dangereux de circuler en voiture tard le soir. Bienvenue dans l'une des villes les plus pauvres et les plus violentes d'Amérique Latine. 
Le taxi file dans l'obscurité et les avenues mal éclairées, grille tous les feux rouges … Ici, les bandits règnent quasiment en maîtres de la nuit. Installé sur une île, appelée Upaon-açú (la grande île) par les indiens Tupinambas qui en étaient les habitants avant l'arrivée des colons, São Luis a son histoire intimement liée à la France. Dès le début XVIe siècle, des Français s'étaient installés en plusieurs points des côtes brésiliennes. Les bateaux partaient de Honfleur, de Saint-Malo ou de Rouen pour effectuer le commerce du bois et des animaux. Le premier marin à se rendre au Maranhão et à faire alliance avec les indiens Tupinambas s'appelait Jacques Riffaut. C'était en 1594. Puis d'autres s'installèrent, dont David Migan, considéré comme le premier colon de l'île. On connaît encore aujourd'hui l'emplacement de sa ferme, dans le quartier de Vinhais Velho. En 1612, cinq cents Français prenaient possession de l'île pour y créer la France Equinoxiale. Le rêve fut de courte durée : seulement trois ans durant lesquels les colons créèrent un fort, commencèrent à exploiter les ressources naturelles et tentèrent de christianiser les indiens païens. En 1615, les Portugais prenaient le fort. Ils gardèrent cependant le nom de São Luis, tant était encore fort le souvenir de Louis IX, le roi des Croisades. Tout au cours du XVIIe siècle, la ville fut édifiée selon un code urbain proche de celui de la Renaissance, mêlant beauté, symétrie et organisation rationnelle des espaces publics. Ce modèle à maillage orthogonal s'est perpétué durant le XVIIIe et le XIXe siècle, donnant à la cité un centre historique remarquable, l'un des plus vaste d'Amérique Latine et classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. 
Hélas, aujourd'hui des centaines d'immeubles et de maisons sont en très mauvais état ou en ruine. La ville devint rapidement un port important, avec des liaisons directes avec l'Europe et le reste du Brésil afin exporter coton, canne à sucre, riz et textiles. Pour effectuer le travail des plantations, des dizaines de milliers d'esclaves furent déportés dans la région, faisant de l’État du Maranhão l'un des plus africains du Brésil, avec plus de 70% de population noire. C'est également l’État brésilien où il y a le plus de Quilombos (communautés noires descendantes des esclaves) qui luttent encore aujourd'hui pour la reconnaissance de leurs droits fonciers. Après l'abolition de l'esclavage (1888) et la mondialisation des matières premières, la ville connut un déclin rapide qui la marque encore. 
Ville multiple que São Luis ! Richesse fanée, outrecuidance et impunité des riches (les Blancs), pauvreté de la plupart de la population (les Noirs), sites extraordinaires et négritude à fleur de peau. Ainsi, les nuits des vendredis et samedis ne sont pas seulement peuplées des ladrões, mais aussi des tam tam qui sonnent dans l'obscurité du centre, pour les danses effrénées des tambor de crioula, venues tout droit des ancêtres Nagos, du Bénin et des pays avoisinants.

Christian Delon

(A suivre)

jeudi 14 juillet 2016

CHRONIQUES BRÉSILIENNES 2ème semaine



J'avais connu Caruaru avec 100 000 habitants en 1984, ils sont maintenant plus de 300 000 à peupler la ville, venus pour la plupart des régions sèches et arides du sertão. Je ne reconnais plus la cité ni l'Alto do Moura, la colline sur laquelle sont installés des dizaines d'artisans produisant les petites figurines. Auparavant, des maisons de terre disséminées ça et là ; aujourd'hui un quartier touristique avec des rues, des restaurants, etc. La maison de Marliete a disparu dans ce nouvel enchevêtrement de bâtisses, mais elle est très connue et nous trouvons vite son atelier. Les retrouvailles avec l'artiste sont en même temps pudiques et très chaleureuses. Elles nous montrent ses dernières productions. Elle a été nommée récemment citoyenne d'honneur de la ville. Nous lui parlons du Mestre João, qu'elle connaît bien et elle me donne un livre qui lui est dédié et auquel elle a collaboré. Elle nous donne aussi son numéro de téléphone. C'est ainsi que nous dénichons João dans un centre social où il donne des leçons de fifre. Après quelques instants pour me reconnaître, il me prend dans ses bras pour un abraço dansant. Puis il demande à ses élèves de jouer quelques airs en notre honneur. Enfin, il signe le livre. Sa signature est la seule chose qu'il sait écrire.
Analphabète, João n'en ait pas moins un maître reconnu dans de nombreux pays, en particulier aux États-Unis et en Europe où il s'est rendu à de nombreuses reprises, un destin hors du commun pour cet homme né dans un petit village du sertão.
Retour vers Recife. J'ai rendez-vous le lendemain avec les soeurs Lia et Lia. Pour les distinguer, l'une s'appelle Lia la Blanche (Lia Branca) et l'autre Lia la Noire (Lia Preta). Je les ai connues dans les années 80, en même temps que Laercio et Carmen. C'est leur maman, Dona Nise, qui m'a initié à l'univers du candomblé et des rites afro-brésiliens. Mélange de catholicisme, de rites indigènes et de croyances africaines (Nagô dans le Pernambuco), cette religion consiste en un culte des orixás, des dieux d'origine totémique et familiale, associés chacun d'entre eux à un élément naturel (eau, forêt, feu, éclair, etc.) Les lieux de cultes (terreiros) sont dirigés par des yalorixás et des babalorixás (mère-des-saints et père-des-saints). Dona Nise était une des grandes yalorixás de Recife. Selon la tradition du candomblé, chaque être humain est choisi à la naissance par un orixá qui sera identifié par une yalorixá. Dona Nise m'a ainsi appris que je suis fils d'Ogum, dieu de l'agriculture et de la guerre, protecteur des chemins... et associé à Saint-Antoine dans la religion catholique. A la mort de Dona Nise, c'est sa fille Lia Preta qui a repris la responsabilité du terreiro.
C'est donc elle que je viens consulter lorsque je suis de passage à Recife. Elle jette pour moi les cauris (búzios), non pour prédire l'avenir mais plutôt pour un oracle qui permet de confirmer ou d'infirmer des intuitions ou des projets. Les cauris sont interprétés grâce à l'intermédiaire d'un ou plusieurs esprits avec lesquels la mère-des-saints est en contact durant la séance. Comme toujours, la lecture des cauris me donne de précieux enseignements …
Après mon rendez-vous avec Lia Preta, je vais à Olinda, à 45 minutes du centre de Recife pour me rendre chez Lia Branca. Olinda, première capitale du Pernambuco, est l'une des plus vieilles cités brésiliennes, fondée par les Portugais en 1535. Son centre historique est patrimoine mondial de l'UNESCO et lieu d'un des plus fameux carnaval du Brésil.
(à suivre)

Christian Delon

mardi 5 juillet 2016

Chroniques brésiliennes, Christian Delon



1ère semaine
Orly Ouest, 29 juin 2016. L'ambiance est à la détente et aux sourires dans l'aéroport parisien, malgré l'état d'urgence et les menaces potentielles. Quelques soldats en armes. Comme si tout était normal. Je ne peux m'empêcher de penser à ceux de Zaventem et d’Istanbul qui, comme nous, attendaient leur embarquement.

Vol sans histoire vers le Portugal, première étape. Vieil A321, sièges défoncés mais équipage souriant. L'aéroport de Lisbonne, où je suis passé tant de fois, m'offre son rituel : une « bica bem cheia », un expresso un peu allongé pris sur la terrasse de My Bistro. De là, je vois le Tage et, de l'autre côté, Cacilhas. J'adore m'asseoir à ces tables au bord du hall d'arrivée et regarder le mouvement incessant, les mercos millionnaires en kilomètres, corps noir et tête verte, les groupes bigarrés attendant les vols de Luanda, Maputo et Praia. Les serveuses du café, brésiliennes du Nordeste, font la transition vers Recife. Je savoure la brise et la douceur lisboètes.

Laercio et Carmen m'attendent à l'aéroport de la capitale du Pernambuco. Ce sont des amis de trente ans, militants politiques et humanistes. Laercio a été maire de la ville de Bonito, dans le sertão, où j'ai participé à plusieurs projets de coopération. Bonito a accueilli plusieurs nancéiens venus apporter leur aide dont Gilles de Solidarité Nationale et Internationale et Gérard de l'AREED. Je pensais avoir vu mes amis six ans auparavant … nous nous apercevons que dix ans ont passé depuis notre dernière rencontre. Nous reprenons notre relation d'amitié et de fraternité comme hier. Pas besoin de temps d'adaptation. La transition est immédiate et je suis dans mon élément dès le pied posé sur le sol brésilien.

Recife est l'une des villes les plus intéressantes du Brésil. Non pour la beauté de ses plages urbaines ou pour son centre-ville historique : l'un et l'autre ont été oubliés et massacrés par des édiles peu intéressés par l'élégance de leur ville. Mais Recife est une ville militante, intellectuelle, depuis toujours dans l'action et la pensée. Elle a vu ainsi naître Gilberto Freyre, anthropologue et sociologue, et spécialiste de l'esclavage ; Paulo Freire, pédagogue et inventeur de la pédagogie de l'opprimé ; elle a accueilli Don Hélder Câmara, évêque d'Olinda et l'un des protagonistes de la théologie de la libération. A Recife ont vu le jour le premier syndicat de dockers et le premier quotidien d'Amérique Latine (Diario do Pernambuco). J'aime bien cette ville et son atmosphère particulière.

Je suis venu dans le Pernambuco pour voir Laercio et Carmen mais aussi d'autres amis très chers. Parmi eux, deux artistes fameux, invités à Nancy dans le cadre de la Foire internationale : Marliete, une extraordinaire sculptrice, qui réalise des personnages en terre de quelques centimètres de haut, avec des détails minuscules. Elle les peint ensuite avec des épines d'un cactus local, le mandacaru. L'autre artiste est João do Pife, un maître joueur de fifre, directeur d'un orchestre et dépositaire de la tradition musicale de cette région. Tous deux habitent Caruaru, ville qui se situe à l'entrée du sertão. Depuis la chanson de Lavilliers, la ville a bien grandi et l'hôtel Centenario, qui était à l'entrée de la ville, est maintenant en son centre. Ceci est dû à l'extraordinaire vitalité des villes brésiliennes de l'intérieur (par opposition aux villes côtières) qui, en quelques années, comptent des centaines de milliers d'habitants.

Christian Delon

(à suivre)

vendredi 17 juin 2016

Chronique d’une catastrophe annoncée


L’image qui me vient à l’esprit cette semaine est celle d’une immense et haute montage qui nous domine de sa puissance indomptée, et où, sur les sommets glacés et isolés où règnent l’égoïsme, une tempête terrible a lieu et que nous n’entendons même pas.
Ici dans la vallée, le calme règne encore et nous vaquons à nos occupations. Mais ce calme est trompeur. Une dernière insouciance, faite de divertissements multiples, nous cache le danger imminent alors que déjà des milliers et des milliers de torrents dévalent les pentes abruptes emportant tout sur leur passage étroit.
Mais bientôt les torrents se rassemblent et forment une vague d’eau irrésistible qui balayera chacun.
Voilà l’image que nous pouvions avoir cette semaine dans notre esprit..

Les hooligans et leur violence gratuite autour des stades de football transforment le divertissement en cauchemar et rappellent que le sport qui peut être la plus belle des activités humaines, est devenu un monde violent sans droit où règnent l’argent, le dopage et la corruption.
Va-t-on interdire l’Euro de foot au prétexte de la violence ?
Un meurtre de masse au Etats-Unis rappelle que ce pays où il est possible de se promener armé dans les rues, a une longue histoire de crimes et d’intolérance. Une histoire fondée aussi sur un génocide et sur une immense et massive déportation d’esclaves. Mais va-t-on condamner un peuple au prétexte d’errements de quelques-uns ?
Le meurtre terrible d’un couple de policier en France par un fou furieux qui prétend agir au nom d’une religion qui aurait armé son bras. Mais va-t-on interdire l’Islam dans notre pays et emprisonner tous les Musulmans ? Certains animés par la haine xénophobe et raciste le souhaitent ardemment.
La violence sociale autour des manifestations contre la loi El Khomeri. Une violence minoritaire qui n’a rien à voir avec les revendications et vient perturber et cacher le message porté par des centaines de milliers de grévistes qui manifestent pacifiquement pour la défense de leur droit. Mais va-t-on interdire les manifestations et le droit de grève ? Certains apprentis dictateurs, le souhaitent, renonçant ainsi à un siècle et demi de droits démocratiques et sociaux.

Cette impression que tout actuellement s’accélèrent et risquent de se rassembler en une sorte de mælstrom auquel rien de résiste, domine maintenant dans nos esprits. Une petite étincelle suffira-t-elle à enflammer l’ensemble ?

Mais d’où vient toute cette violence ? D’où vient toute cette haine ?
Elle vient de loin. Elle vient de ces longues décennies où le mot d’ordre généralisé fut : dérégulation, libéralisation, concurrence mondialisée, individualisme, pillage des richesses de la planète, destructions de pays entiers. N’oublions jamais que depuis le 11 septembre 2001, ce sont peut-être plus de 2 millions de personnes qui sont mortes dans les guerres multiples menées au nom de la démocratie et de la sécurité. N’oublions pas que des millions et des millions de gens sont chassés de chez eux et errent sur les routes de l’exode, ou se noient dans les mers. N’oublions pas que des millions de personnes sont sans travail dans le monde et n’ont aujourd’hui plus aucun espoir d’en trouver.
Ces violences multiples sont des révélateurs d’une immense détresse. Il est plus qu’urgent de tous y remédier et de remettre de manière massive de la justice, du droit, de l’égalité, de l’amour dans cette situation de tous les dangers.  

François Baudin

vendredi 10 juin 2016

Sport, mafia et corruption

Du pain et des jeux (2)

Le football réunit et passionne des milliards d’individus. Il n’existe aucun sport équivalent capable de donner autant de joie au plus grand nombre.
Le football est probablement aussi le sport qui draine le plus d’argent dans le monde : des milliards et des milliards sont échangés pour assister aux matchs, au spectacle, voir sur les écrans des télévisions les vedettes du ballon rond courir pendant 90 minutes.
L’argent coule à flot des grandes entreprises multinationales pour sponsoriser une équipe ou une compétition.
L’argent s’échange par milliards pour parier sur une équipe contre une autre. La corruption, le dopage, la triche règnent en maître.Les compétitions internationales sont des zones de non droit. 
Le système sportif prend singulièrement l’odeur des égouts, des bas fonds, de la mafia. L’odeur de l’argent.

L’Euro de foot débute cette semaine en France. Mais sera-t-il placé sous le signe de la fête ?
Pour celui, conscient du système corrupteur qui triomphe dans le sport, probablement pas !
Mais la fête doit avoir lieu malgré tout. Du pain et des jeux comme divertissement. Le gouvernement est même prêt, face aux grèves qui risque de perturber la compétition, à réquisitionner les grévistes. Ces réquisitions seront-elles légales ? Le droit de grève devra-t-il reculer face à l’impératif ludique ?
Il faut que les jeux aient lieu. Il faut oublier, se divertir d’un monde difficile, un monde qu’un grand nombre ne veut plus. L’expression d’origine latine, du pain et des jeux, dénonce la domination de tous les pouvoirs sur les populations par le spectacle du cirque. Le jeu dans ces conditions peut être à juste titre considéré comme l’opium du peuple, afin de calmer les populations, d’endormir les individus et d’annihiler ainsi toutes volontés de changement et de justice.
Une manière qu’on qualifierait aujourd’hui de démagogique ou de populiste ; une façon d’asseoir et faire durer tout pouvoir en place.

Le sport est un révélateur de nos mœurs. Un révélateur de notre société dominée par l’argent. Dominée aussi par les idées identitaires et nationalistes. L’affaire Benzema en est la preuve puisque le débat sur la constitution de l’équipe de France a porté sur cette question du racisme et de la xénophobie. Sur cette question de la haine des banlieues d’où viennent la plupart des joueurs.

Comment faire pour que le sport devienne ce qu’il devrait être : un partage, une joie, la réalisation et le dépassement de soi, individuellement ou collectivement.
Pour atteindre cette finalité de haute valeur morale, l’argent doit absolument être interdit des stades et des épreuves.
Le scandale dans le football mondial, comme celui de l’organisation des jeux olympiques, comme celui du cyclisme, sont un signe des temps ; signe d’un monde en décomposition. Seul un contrôle démocratique pourra remédier aux errances du sport et à ses malversations.
Le problème du sport est politique, économique et social. Cette semaine, cela est plus qu’évident.
Cette question du sport nous concerne tous, car il s’agit probablement d’une des plus belles activités humaines, joyeuse et gratuite, qui a été diaboliquement détournée et transformée en son contraire.

François Baudin 

vendredi 3 juin 2016

Vive la politique


Il apparaît évident que le retour de la question sociale en France et aussi dans d’autres pays d’Europe, comme actuellement en Belgique où un puissant mouvement contre la réforme du droit du travail est en cours, chasse à l’arrière plan les débats sur l’identité, la sécurité, le terrorisme ou la fanatisme religieux. Débats qui font le lit des mouvements xénophobes, racistes, comme des votes extrémistes et démagogiques.
Car le repli identitaire, le danger terroriste, la tentation du fanatisme ne sont tout compte fait que des symptômes ou des conséquences des difficultés économiques et sociales qui traversent le monde contemporain.
Un peu comme si toutes ces questions liées à la sécurité et à l’identité, n’étaient là que pour cacher l’essentiel qui est la cause de tous les maux actuels. L’essentiel se nomme la pauvreté grandissante en Europe, l’abandon de pans entiers de la société, de régions entières, l’exclusion d’une partie de plus en plus importante de la population quelle que soit son origine et quel que soit le pays concerné ; l’essentiel se nomme l’exclusion sociale, la précarité placée comme horizon indépassable pour la jeunesse comme pour d’autres catégories des populations.
La question sociale qui touche une partie importante des habitants de nos régions européennes, a le mérite, si nous en prenons conscience, de nous ouvrir vers un autre horizon, au-delà de nos propres frontières, de nos différentes nations. Car les mouvements sociaux qui se présentent en Allemagne, en Angleterre, en Espagne ou en Italie, sont les mêmes que les nôtres, ils ont les même causes : précarité, régression sociale, chômage, absence de droits, ou bien volonté manifeste de les diminuer encore au nom d’une rentabilité économique toujours plus pressante.
Dès qu’on parle social, condition de vie et condition de travail, immédiatement une forme d’universalité s’ouvre à nous. L’horizon international, celui qui nous fait penser que les hommes sont tous pareils au-delà de leur différence et de leur nationalité, est le plus souvent ouvert par la question sociale.
Dernièrement un sondage commandité par le journal La Croix rappelait que les Français aimaient la politique, s’y intéressaient, alors que beaucoup de commentateurs pensaient que la politique était morte.
Mais de quelle politique s’agit-il ? Probablement pas de la politique politicienne qui est de fait massivement rejeté par les gens. Les taux recors d’absentions à chaque élection sont bien là pour nous le dire. Non si les Français aiment la politique, s’ils ont le désir de la politique, c’est plutôt de cette passion de l’engagement dont il est question. Engagement en direction de ce qui les meut au plus profond : une aspiration a vivre autrement face à un contexte social difficile constitué de galères permanentes, de difficulté de vivre. Et justement les débats autour de la loi travail et les différentes mobilisations que cette loi a provoquées, sont des puissants moteurs de ce qui est l’essence même du politique : comment nous organiser autrement ? Comment résoudre collectivement nos difficultés ? comment construire une autre démocratie plus participative et plus directe ; une démocratie qui tienne compte des réalités vécues par une majorité de citoyens ?
C’est bien un besoin de ré-enchanter la politique qui s’exprime actuellement dans les Nuits debout, comme à travers les milliers d’initiatives qualifiées parfois de citoyennes, qui est aujourd’hui à l’ordre du jour.
La lente descente historique et pluri décennale qui s’est caractérisée par l’égoïsme, le calcul froid, le triomphe de l’intérêt individuel, l’ultra libéralisme et le repli identitaire, semble terminée. On a l’impression qu’un autre cycle se met en route dans le monde entier.
En France, les récentes mobilisations contre le projet de loi El Khomri ont peut-être remis les choses dans un autre sens.
La politique est morte, vive la politique.


François Baudin